MENACE TERRORISTE : BOKO HARAM SÈME LA PAGAILLE DANS LE SÉRAIL

CAMEROUN,CAMEROON - MENACE TERRORISTE : Boko Haram sème la pagaille dans le sérailUne motion de soutien d’une certaine élite du département de la Lékié nourrissant la thèse d’une insurrection régionaliste derrière l’activité de la secte islamiste provoque un séisme dans le microcosme politique.

 

Le sérail affichait jusque là  une unité, bien que de façade, dans la guerre contre la secte islamiste. Et voilà qu’une motion de soutien signée par quelques élites du département de la Lékié conduites par Henri Eyébé Ayissi, ministre délégué à la présidence de la République chargé du Contrôle supérieur de l’Etat (Consupe), vient jeter un pavé dans la mare. Provoquant du coup un séisme politique. C’est que, au terme d’un conclave organisé dimanche 31 août à Obala, le Consupe en sa qualité de chef de file des élites, concocte une motion de soutien d’une virulence inédite.

 

La motion intitulée ‘’L’appel de la Lékié pour une guerre totale contre la secte islamiste (…) Boko Haram’’ dit « non aux complices de Boko Haram, principalement dans les régions septentrionales du Cameroun». Mais la motion provoque davantage le tollé en s’érigeant contre « les manoeuvres de chantage politique assimilables à une tentative de prise en otage ou de déstabilisation des institutions de la République ou à une conspiration politique, inspirée par des fins diverses, notamment des ambitions politiques personnelles ou régionalistes ».

 

D’aucuns veulent croire que M. Eyébé Ayissi, pour formuler ouvertement des accusations aussi graves, a reçu l’onction officieuse de la plus haute hiérarchie. Surtout que Cavaye Yéguié Djibril, le président de l’Assemblée nationale (Pan), a quelques mois plus tôt du haut de ce mythique perchoir qu’il occupe depuis 22 ans, excité la curiosité de l’opinion en parlant pour la première fois des complices de Boko Haram «parmi nous, les uns tapis dans l’ombre, les autres très actifs mais dans l’hypocrisie, faisant semblant d’apporter leur aide aux autorités, leur objectif étant de brouiller les pistes, certainement pour mettre le pays à feu et à sang».

 

Même si l’allusion est sans équivoque, mais elle se garde de dessiner un visage à quelque coupable. L’idée d’un feu vert donné en haut lieu à l’ex-ministre des Relations extérieures peut d’autant plus prospérer que le président de la République prête le flanc à une telle analyse. Dans une déclaration à la presse sur la question au moment où il s’envole début août pour le sommet Etats-Unis-Afrique, Paul Biya a lui-même jeté un trouble dans les esprits en établissant un parallèle entre l’activité de la nébuleuse terroriste dans le Grand-Nord et la période trouble d’avant indépendance ou le bouillonnement politique suscité par le retour au multipartisme à l’orée de la décennie 1990.

 

M. Eyébé Ayissi a sans doute voulu perpétuer la réputation de la Lékié, qui par le passé a toujours su se montrer plus royaliste que le roi. Ce département intimement persuadé d’être promis à jouer un rôle de protecteur du Renouveau a ainsi été à l’avant garde de l’appel à la modification de la Constitution qui ne visait qu’à lever le verrou de la limitation des mandats présidentiels afin de permettre à M. Biya de se représenter en 2011. Tout comme il sera le premier à appeler à cette candidature. Habitué à oeuvrer pour la gloire personnelle d’un homme, M. Eyébé Ayissi a sans doute voulu plaire encore en se rangeant aux arguments de quelques-uns qui font porter le chapeau de l’activité de la secte islamiste à Marafa Hamidou Yaya, ancien secrétaire général de la présidence de la République en prison accusé de vouloir s’emparer du pouvoir.

 

Mais cette fois, l’activisme ne s’est pas révélé efficace. Au contraire. Les preuves. Dès les jours suivants, le Pan faisant cavalier seul au nom des populations et élites du Grand-Nord, exprime sa révolte. Un communiqué signé de sa main et daté du 4 août au lieu du 4 septembre (son entourage parle d’une erreur de frappe) soutient que les ‘’allégations’’ contenues dans l’appel de la Lékié ne sont ni plus ni moins que « des accusations très graves ». « Bien mieux, poursuit le communiqué, elles sont inopportunes, dangereuses pour la cohésion du Cameroun, et préjudiciables à l’unité nationale. Les relents de stigmatisation dont elles sont porteuses à l’endroit des valeureux, des dignes et fidèles du Grand-Nord, appellent plus à la partition du Cameroun qu’à sa construction ».

 

La charge est lourde et jette de l’huile sur le feu. Le Pan, qui tente par la suite mais en vain de dissuader la plupart des quotidiens privés qui l’ont reçu d’exploiter son communiqué, s’en rend bien compte plus tard. Il n’aura même pas besoin d’une telle démarche à la Crtv radio. Déposé jeudi 4 septembre autour de  16h, son communiqué n’est pas lu au journal parlé de 17h. C’est que, la rédaction juge le communiqué très dur et le met sous embargo avant d’en référer au ministre de la Communication qui la conforte dans cette option.

 

Cette censure sera levée par le patron de la radio-télé publique qui ordonne son traitement au journal télévisé de 20h30 samedi 6 septembre. La veille, les élites de la Région du Sud emmenées par Jacques Fame Ndongo, ministre de l’Enseignement supérieur, font une démonstration de force sur la même antenne. Ce vendredi 5 septembre, en lieu et place de l’invité du 13 h, le rédacteur en chef en personne donne lecture, pendant plus d’une dizaine de minutes, d’une motion de soutien signée depuis le 31 août par à peu près tout ce que le Sud compte comme hautes personnalités.

 

Dans leur document, les forces vives de la Région natale du chef de l’Etat prennent le contrepied M. Eyébé Ayissi en soulignant notamment que Boko Haram est une réalité étrangère au Cameroun et aux Camerounais. Une manière de flagellation publique. Le ministre de la Communication n’en fera pas moins. Au cours d’une conférence de presse consacrée davantage à l’appel de la Lékié et dans une autre mesure au site Médiapart qui a publié quelques jours auparavant un article nourrissant aussi la thèse d’une insurrection régionaliste, Issa Tchiroma Bakary plutôt habitué à défendre contre vents et marées le pouvoir, le gouvernement et ses membres, pour une fois crucifie un collègue: «Au moment où l’étau se resserre de plus en plus autour de l’ennemi, certaines voix, animées d’intentions malveillantes, choisissent de faire croire que les exactions du Boko Haram contre le Cameroun sont en réalité la manifestation d’une rébellion interne à notre pays. Je voudrais condamner sans équivoque, avec la plus grande fermeté, de telles allégations infondées et irresponsables, qui sont susceptibles de semer le trouble dans des esprits fragiles.

 

Il n’existe pas de Boko Haram camerounais. Les attaques contre le Cameroun sont bel et bien le fait d’assaillants venus de l’extérieur, qui ont vite fait de retraverser la frontière après la commission de leurs méfaits. Il est possible que Boko Haram ait pu recruter, dans les villages frontaliers, quelques compatriotes en situation de précarité socio-économique. Mais il est tout aussi vrai qu'il s’agit là d’un phénomène marginal». Même au Nigeria, sa terre natale, la secte islamiste a rarement provoqué une telle cacophonie au sein de la classe dirigeante.

 

© Repères : Dominique Mbassi


11/09/2014
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