Les mensonges et les enfumages, ça suffit !
Ecrit par Jean-Bosco Talla
Par définition, les vœux n’expriment que des souhaits, des ambitions, des aspirations, des désirs, des intentions et des prétentions. Sauf à croire aux mages et aux prestidigitateurs, ils n’ont aucune prise sur la réalité et ne peuvent la changer.
À chaque fin d’année les dirigeants politiques du monde entier souscrivent au rituel du discours bilan et prospectif de formulation des vœux à leurs concitoyens. Le chef de l’État Paul Biya n’a pas dérogé à la règle. Le rituel préenregistré du 31 décembre 2012 - où le président de la République a souhaité le meilleur, ou le moins mauvais, à ses concitoyens - n’a pas levé de lourdes incertitudes qui pèsent sur le Cameroun au cours de l’année 2013 et des années à venir. C’est du moins ce que laissent entendre des Camerounais qui n’ont pas été surpris par la tonalité des propos qui voguaient entre la lucidité et l’invective.
Dans son élan d’autoglorification, Paul Biya n’a pas hésité, comme un adolescent de 80 ans, à traiter tous ceux qui, à l’intérieur comme
à l’extérieur du Cameroun, jettent un regard critique sur son action à
la tête de l’État depuis 30 ans, comme étant des personnes atteintes de
« myopie politique » et d’amnésie. Ils ne sont à ses yeux que des Cassandre de tout poil qui annoncent le chaos.
En choisissant volontiers d’inscrire son discours - une partie du moins - dans le registre polémique, l’homme-lion, oubliait qu’il utilisait, sans se protéger des effets boomerang, une bombe à sous-munitions.
Fort
heureusement, le monarque présidentiel a reconnu, avec une lucidité
soupçonneuse et troublante sa responsabilité dans la situation
déplorable dans laquelle se trouvent les Camerounais et le Cameroun.
Quand on l’écoute, on croirait entendre Harpagon, protagoniste de L’Avare de Molière, criant «Au voleur! au voleur! à l’assassin! au meurtrier! justice! juste ciel!»,
quand il dénonce l’inertie, l’incompétence, la corruption, les
comportements délictueux qui plombent l’essor du Cameroun et ayant cours
sous son regard passivement calculateur, voire complice, surtout, quand
il déclare : « Les dérèglements en question sont d’autant plus
condamnables qu’une partie appréciable de notre population connaît
encore des conditions de vie difficiles. Il est clair que les sommes
importantes détournées auraient pu contribuer à l’amélioration de son
sort dans les domaines de l’éducation ou de la santé. Combien d’écoles,
de centres de santé, d’adductions d’eau aurait-on pu construire avec cet
argent détourné ! ».
Honnêtement et objectivement, peut-on requérir contre les crimes quand a soi-même armé les mains des assassins? Qui a transformé le microcosme et l’arène politique, les institutions républicaines, pour ne pas dire la société camerounaise en une caverne d’Ali Baba et en un casino géant ? N’est-ce pas le bonimenteur Paul Biya ? Combien d’écoles, de centres de santé, d’adductions d’eau, de pistes cacaoyères aurait-on pu construire avec les 7,781 milliards de francs Cfa qu’il a offerts, entre 1988 et 1990, au gourou Raymond Bernard et aux organisations dont il avait la charge, dont notamment l’Ordre du Temple solaire (Ots), l’Ordre souverain du Temple initiatique (Osti) et le Centre international de recherches culturelles et spirituelles (Circes) (Philippe Broussard, 1999)? Des « abonnements », euphémisme de commissions, estimées à plusieurs millions de dollars, qui étaient prélevées par Elf sur chaque baril de pétrole et qui atterrissaient dans ses comptes offshore (Xavier Harel et Thomas Hofnung, 2011: 85) ne pouvaient-ils pas servir pour l’amélioration du quotidien des Camerounais ? Au mieux, Paul Biya serait-il doté d’une mémoire sélective ? Au pire, serait-il atteint, lui aussi, d’amnésie ?
Faut-il le rappeler, nous n’avons jamais dissimulé notre anti-biyaisme rigoureux, mais non radical. À chaque instant, nous avons toujours évité de verser dans la facilité et la caricature. Par une critique de fond, nous avons toujours voulu éviter la monarchisation de la République, synonyme d’abolition de la République. Aussi continuons-nous à soutenir que la diabolisation non pertinente de Paul Biya et sa politique est contre-productive, politiquement et idéologiquement (Talla, 2010 :3).
C’est dire si l’opposition à une vision, à une orientation globale, à
une politique, à des méthodes complètement inadéquates et à un type de
gouvernance déplorable n’interdit pas de reconnaitre la justesse de
certaines mesures ponctuelles et l’opportunité des décisions
particulières. Car, même les pouvoirs et les régimes aussi contestables
et odieux, fussent-ils, excepté les Khmers rouges, ont pu réaliser
quelque chose de positif et de valable pour leurs pays.
Aussi
n’existe-t-il pas de pouvoir, aussi exécrable fût-il, qui choisit
délibérément d’appauvrir les populations et les citoyens du pays où il
règne et souhaite l’accroissement du chômage.
Au demeurant, même
Staline avait réalisé l’alphabétisation de la Russie ; même Hitler avait
tracé des autoroutes ; même Mobutu Sese Seko, Idi Amin Dada et Bokassa
avaient réalisé beaucoup de choses dans leurs pays.
Ce n’est donc pas
parce que nous tenons le régime de Paul Biya - horriblement régressif
sur les plans des droits humains, de la gouvernance sociale, politique
et économique, de la démocratie - pour l’une des causes profondes des
retards du Cameroun, que nous méconnaitrons où occulterons les
réalisations et les réformettes qu’on lui doit.
Faudrait-il, pour autant, pour ne pas être taxé d’anti-Biyaisme primaire exorciser l’évidence, fermer les yeux à tout ce que même les aveugles voient ? Faudrait-il se boucher les oreilles à tout ce que l’on entend et boucher les narines à ce qu’on sent quand on passe à proximité de nombreux « carrefours cacas » qui sont devenus le lot quotidien des Camerounais vivant dans des poubelles géantes que sont nos grandes métropoles ? Non, évidemment.
Si on s’en tient au discours de la méthode prononcé le 31 décembre 2012, on pourrait affirmer que Paul Biya déclamait sa démarche fondée sur ses « feuilles de route », qui le guident «
comme le navigateur avec sa boussole, attentif aux écueils qui
pourraient se trouver sur sa route et profitant des vents favorables
pour abréger les étapes ».
Or, disait Gaston Bachelard, tout
discours de la méthode est un discours de circonstance. Et les
circonstances du moment sont nombreuses : c’est le désarçonnement des
Camerounais ; le défaitisme généralisé sur eux-mêmes et sur le pays, le
scepticisme sur le personnel dirigeant et le personnel politique, le
sauve-qui-peut, le chacun-pour-soi, le tout mêlé à des aspirations
profondes au changement et au bonheur, un sens exacerbé de justice et
d’égalité.
Ce qui menace le Cameroun, c’est moins les critiques des « myopes politiques » et d'amnésiques,
des forces du changement et les oppositions visiblement impuissantes et
désorganisées que l’indolence de Paul Biya et son mode de gouvernance,
inacceptable par les républicains, mis au service d’un immoralisme
philosophique viscéralement choquant pour des démocrates et ayant
débouché sur un bilan globalement catastrophique 30 années après.
Certains lieutenants de Paul Biya, qui écument régulièrement les espaces médiatiques, ont pris conscience du drame affreux qui s’est abattu sur le Cameroun avec son accession à la magistrature suprême. Même si ceux-ci, par peur de représailles ont, malicieusement souvent l’habitude de ne pas indexer le meilleur élève de François Mitterrand comme étant le premier responsable de la situation terrifiante dans laquelle le Cameroun se trouve plongé, il n’en demeure pas moins vrai que de leurs propos sur la gouvernance au Cameroun se dégage une conclusion aussi évidente que le l’existence du nez sur la face d’un homme, à savoir que le maintien ad vitam aeternam au pouvoir du monarque présidentiel, c’est-à-dire la pérennisation du pouvoir perpétuel (Mathias Eric Owona Nguini, 2009 :255-260) de Paul Biya menace la survie de la République et de l’État au Cameroun. Avec le Nnom Ngui, notre république du mensonge ne cumule-t-elle pas la pathologie des régimes communistes et totalitaires de la désinformation, de la manipulation industrielles et le réflexe de délégitimation de la pensée divergente ?
Face aux Camerounais enfumés par des mensonges et meurtris par trois
décennies d’une gouvernance calamiteuse, les incantations psalmodiées
par des thuriféraires hypocrites, la prestidigitation de véritables
sangsues et la récitation des discours officiels sont devenues des tests
d’allégeance.
Cela peut paraitre renversant dans un contexte social
et politique où le sens commun, instrumentalisé par une petite caste
d’arrivistes, bénéficiaires du désordre institutionnel généralisé et
formant la façade camerounaise de l’oligarchie négrière, a lié
développement, stabilité et pouvoir perpétuel.
Comme à l’accoutumée, Paul Biya a abreuvé à l’infini la doxa
de nouveaux gadgets tels les budgets programmes, la lutte contre la
corruption, l’émergence en 2035, en omettant de donner leur impact réel
sur le quotidien des Camerounais. Ce bidule qualifié de budget programme
ne constitue-il pas une duperie de plus destinée à entretenir dans
l’imagerie populaire une santé économique retrouvée, même s’il est vrai
que depuis quelques années le budget du Cameroun est exécuté à environ
95% en recettes, à environ 98% en dépenses de fonctionnement et à
environ 70-75% en dépenses d’investissements.
Curieusement, les
discours de Paul Biya partagent une identité de thèmes qui sont
ressassés à l’envi depuis une vingtaine d’années. Ils révèlent une
gouvernance marquée par l’imposture où les Camerounais assistent, y
compris le monarque présidentiel, à la montée de la corruption, de
l’informalisation de l’État, toute chose qui dévoile au Cameroun la
revanche de la necropolitique sur la biopolitique, comprise comme
bio-pouvoirs et signifiant aussi que la vie est un pouvoir (Revel, 2005
:25-26).
Les Camerounais sont très souvent amusés de voir avec quelle
gymnastique des thuriféraires zélés et scribes accroupis du
Rassemblement démocratique du peuple camerounais (Rdpc) s’efforcent de
les convaincre de la concrétisation des "grandes ambitions" sans soulever la question du retour à un État de droit fort fondé sur des
pôles solides que sont les élections libres, transparentes, équitables
et justes ; le Parlement, la Justice et la Constitution,
autrement dit un État où la loi, émanation de la volonté générale, fait
autorité, étant donné qu’il y a nécessairement un lien étroit entre
celui-ci et l’émergence scandée sans conviction à longueur de discours.
Répétons-le quitte à choquer, il y a de cela fort longtemps que le Cameroun est entré de plain-pied dans le désordre et l’informel, symbolisés par l’affaiblissement de la norme et la faillite de l’État de droit. L’on devine que cette trajectoire caractéristique de la dynamique évolutive de cet État postcolonial n’est pas née ex- nihilo.
Le management politico-administratif de Paul Biya, depuis son accession à la magistrature suprême offre un champ d’observation d’une telle richesse et d’une telle nouveauté déroutantes que spécialistes et observateurs avertis peuvent être tentés de faire bon marché des remaniements réguliers du bloc de la légalité – constitution, loi électorale, loi sur les atteintes à la fortune publique – lesquels ont fini par installer un désordre normatif peu rassurant pour la consolidation d’un État de droit où tous les citoyens doivent être traités selon les principes d’égale dignité et de l’égalité de tous devant la loi. Aussi n'est-il qu'une pure affabulation lorsqu’on pense que le Cameroun pourrait attirer des investisseurs dans un environnement où l’insécurité juridique est avérée. Tout comme il est illusoire d’envisager une quelconque émergence, même à l’horizon 2100, lorsqu’on fait reposer les systèmes de santé, d’éducation et de formation sur des subterfuges telles celles pratiquées par les ministres en charge des secteurs de la santé et de l’éducation. L’avenir d’un peuple dépend à la fois de la qualité de son système éducatif (Sikounmo, 1992:7) et de la qualité de la santé des personnes aptes à promouvoir et à impulser le développement. Milton Friedrich ne disait-il pas que « l’homme bien formé et en santé est le moteur du développement »?
Cette débâcle institutionnelle généralisée générée par le pouvoir perpétuel étend de plus en plus ses tentacules dans les forces de défense et de sécurité où règne l’injustice, l’affairisme, des promotions farfelues. On ne peut donc pas s’étonner des remous observés ces derniers temps au sein de La Garde présidentielle. Car, dans ce corps visiblement mal entretenu et mal formé, on retrouve des laissés pour compte, « Figées et muselées sous le sceau de l’honneur et de la fidélité » (Dorine Ekwé, 2012 :3) qui côtoient un « conglomérat « d’étoilés » riches, puissants [dont certains, aveugles et impotents, ploient sous le poids de la vieillesse], distants, dédaigneux et affairistes qui se servent, sans vergogne dans les primes d’alimentation, de transports, de cirages et autres dont les troupes n’entendent que très peu parler » (Ekwé, ibid). Un tel univers, peuplé d'ivrognes, d’aigris, d’indisciplinés, de braqueurs et marchands de la drogue et où règne l’esprit de clan ne constitue-t-il pas une menace pour la sécurité du Cameroun ?
Il y a de bonnes raisons de penser que les Camerounais, dans leur immense majorité sont surpris et indignés de l’immunité de poursuite dont bénéficient Franck Emmanuel Biya englué dans l’affaire des 100 milliards de francs Cfa, des membres de la famille de Paul Biya, Michel Meva’a m’Eboutou, ancien ministre des finances et certaines personnalités occupant de hautes fonctions dans l’appareil de l’État, actionnaires de Beth International et indexé par le juge d’instruction Pascal Magnaguemabé ; du ralentissement observé dans la gestion des dossiers de la Campost, de l’audit de multiples programmes au ministère de l’Économie sous Louis Paul Motaze, actuel secrétaire général des services du premier ministre, de la grande corruption relative à la location des avions présidentiels, bref, de tous les dossiers de corruption et de détournements de deniers publics déjà liquidés par le Contrôle supérieur de l’État (Consupe) ou pendant devant le Tribunal criminel spécial.
Le diagnostic est pour ainsi dire autant saisissant qu’inquiétant. Englué dans une dynamique progressive de déconstruction de l’État de droit, instrument au service du gouvernement perpétuel (Owona Nguini, ibid.) le Cameroun est devenu au fil des années un État fictif où les services publics échappent à toute légalité pour s’enfermer dans l’informel, le parallèle, le clandestin ; un État en proie à la folie gargantuesque d’une génération de miraculés sociaux, créatures politiques du démiurge Paul Biya, se définissant par la vampirisation du patrimoine commun, le crime, l'anthropophagie, les pulsions libidinales sans limites, la zoophilie et la soumission des honnêtes gens à la dictature de loges et autres sectes sataniques et, somme toute, « un corps fantôme, imaginaire produit par des discours institutionnels » (Eboussi, 1993. 102), un État idéologique (Eboussi, op. cit. p. 97) considéré comme étant « le geste inaugural de l’aliénation » (Eboussi, op. cit. p. 98).
Pour cette génération spontanée aux ordres de diverses confréries qui gèrent le Cameroun au quotidien, on peut tourner le dos au droit ou même rester impuni pourvu que l’on multiplie à l’infini des actes de flagornerie en direction du Roi-président dont on reconnait en privé la responsabilité dans la mal-gouvernance et l’incapacité à gouverner liée à la vieillesse. Une attitude qui rappelle les faux dévoués du Pauvre Christ de Bomba de l’illustre Mongo Beti.
Indication bibliograhiques