Gabegie et corruption : Zoom sur un important réseau de détournement au Minfi

Cameroun - Gabegie et corruption : Zoom sur un important réseau de détournement au MinfiIl a fait son lit dans la gestion informatique du budget de l’Etat, mettant à nu un système propre de détournement des fonds publics. Les ministères pris en otage par les opérateurs privés. La Conac interpellée.

Dans notre édition N°216 du lundi 22 avril 2013, nous faisions déjà allusion au système de gestion informatique du ministère des Finances où arguments à l’appui, nous démontrions comment l’Etat était pris dans la nasse des opérateurs informatiques privés, eux-mêmes au service des fonctionnaires et gestionnaires véreux qui se servent de l’outil informatique pour spolier l’administration des dizaines de milliards. Il faut d’emblée dire que cet article a eu le mérite de susciter de nombreuses réactions. C’est ainsi que des informations  qui fusent aujourd’hui des couloirs de nombreux départements ministériels indiquent avec certitude que le Minfi ne serait pas le seul cas, bien qu’il soit l’exemple le plus grave car ayant une incidence négative sur le budget de l’Etat avec les méfaits dénoncés des « réseaux » qu’aurait savamment mis en place Pierre Titti, aussi bien à la direction générale du Budget qu’au différents contrôles financiers.

C’est ainsi qu’on est arrivé à la conclusion selon laquelle nombreux sont les ministères qui sont pris en otage par les prestataires informatiques privés. Entre fournitures d’équipements informatiques désuets ou d’occasion sous le couvert du neuf, des tubes d’encres recyclés qui marchent une fois sur 2 et livrés comme neuf et des sites internet jamais mis à jour et pourtant bénéficiant des crédits tous les ans, tout est mis en place pour délester les caisses de l’Etat de ses précieuses ressources financières. Et ce n’est là que la partie immergée de l’iceberg. Le mal est plus profond, très profond même et l’ampleur des détournements des deniers
publics à la dimension des «grandes ambitions » personnelles  des uns et des autres. Tenez par exemple l’affaire du marché informatique qui défraie la chronique en ce moment et qui oppose au Tribunal criminel spécial, le ministère de la Fonction publique à Léon Bertrand Ngouo, ancien directeur général de l’Institut supérieur de management public et responsable du secrétariat permanent de la reforme administrative pris en flagrant délit d’initié dans un marché de plus 100 millions de Fcfa où il est à la fois prestataire par personne interposée et bénéficiaire de la prestation avec à la clé, suite à un audit, un résultat nul. Résultat des courses, le gouvernement en est encore à chercher la meilleure formule pour sécuriser sa fortune mise à mal par des prédateurs d’un autre genre.

C’est sans doute dans ce souci que l’actuel ministre de la Fonction publique envisage de fusionner les systèmes de gestion informatique Sigipes et Antiloppe en raison non seulement de l’incompatibilité des 2 systèmes qui pourtant doivent fonctionner en synergie pour améliorer la performance combinée de la gestion des carrières et solde, mais dont les limites s’étalent aux yeux de tous. Et pourtant, que milliards cela a coûté. Ceux qui ont commandité ces 2 systèmes aux opérateurs privés savaient bien que l’élément principal du cahier de charges devait être l’interpénétration des 2 systèmes. Rien n’a été fait, peut-être pour maintenir l’opacité et mieux ponctionner l’argent des caisses de l’Etat par des démarches d’adaptation et de mise à jour récurrents.

Bulletins de solde

Du coup, nombreux sont les observateurs qui se demandent quel rôle joue l’Agence nationale des technologies de l’information et de la communication (Antic) qui bénéficie chaque année de subventions de l’Etat. Pour la seule année 2013, cet organisme attend engloutir pas moins de 200 millions. Que dire alors du Centre national de développement de l’informatique (Cenadi), une des grandes directions du ministère des Finances avec un personnel cadre de haut niveau et des équipements ultra-performants et chers qui sont mis en veilleuse au profit des opérateurs privés qui ne possèdent même le 1/10ème du savoir-faire et du matériel de qualité de même niveau ? Une question pouvant en cacher une autre. A quoi cela aurait-il servi de doter le Cenadi d’équipements aussi performants et chers, de former tant de cadres, si ce n’est que pour tirer des bulletins de solde ? L’impression qui s’est dégagée au cours de notre enquête, c’est que le Cenadi est mise de côté dans les choix opérés au Minfi. Pire encore, après avoir gagné des marchés, les prestataires privés utilisent certains de ces cadres du Cenadi en back-office pour assurer leurs prestations.

Complicité ou moyen de s’occuper et de gagner de l’argent ? A chacun de se faire son opinion. Mais les effets pervers sont là ! L’Etat perd chaque année des dizaines et des dizaines de milliards de Fcfa à payer des prestataires privés pour un travail qu’il peut faire. Là encore, c’est le moindre mal. Mais l’Etat perd des centaines milliards dans les jongleries informatiques du budget de l’Etat au profit de ceux qui en ont la gestion.

En plus de ces détournements voilés des fonds publics, c’est le transfert du pouvoir d’exécution et d’appréciation aux privés qui inquiète au point où les pouvoirs publics sont devenus des otages de certains prestataires privés. C’est le cas du budget-programme mis à mal par le prête nom du ministre délégué aux Finances, Pierre Titti, à travers la société de M. Fotso, le vrai maître du budget avec le système Depmi. Le nouveau logiciel Promice mis en place par ce prestataire pour implémenter le nouveau système de gestion des Finances publiques s’est montré très peu efficace au point de justifier le grand retard de 4 mois observé pour le lancement du budget 2013. Mais la grande curiosité qui démontre le transfert du pouvoir aux prestataires privés, c’est que M. Fotso, le chef de l’entreprise concerné, dispose d’un bureau au 4ème étage du ministère des Finances et le chef de la cellule informatique de la direction générale du budget ne peut avoir accès au système de gestion du budget tant que M. Fotso, l’homme de main de Pierre Titti, n’a pas ouvert la ligne.

C’est la même chose dans les trésoreries de toutes les régions où pour le moindre problème, ce sont les agents de M. Fotso qui doivent s’y rendre pour débloquer la situation. Un cas unique au monde dans les finances publiques. Comme quoi, le Cameroun, c’est le Cameroun.

Enrichissement illicite

S’agissant de la sécurisation des données du système, de nombreuses questions ne cessent de tarauder les esprits regardants. Par exemple qui garantit que les données et chiffres entrés en machine ne sont ni modifiés, ni soustraits ? Qui en a la responsabilité et quel est le système mis en place pour en assurer la gouvernance ? Est-ce le prestataire privé ou l’Etat ? Cette dernière interrogation est d’autant plus pertinente lorsqu’on se souvient qu’à une époque qui remonte à un peu plus de 10 ans, dans les services de la Douane, des personnes qui avaient accès au système effaçaient en machines, en fin de journée, une partie des recettes douanières qu’ils avaient décidées de soustraire à leur profit. Peut-être que ce n’est plus possible aujourd’hui, mais sait-on jamais avec la magie de l’informatique et l’appât du gain facile qui anime de nombreux commis de l’Etat ? Du coup, l’on est en droit de se demander jusqu’où l’Etat laissera-t-il faire ? Ou encore jusqu’à quel niveau laissera-t-on l’argent de l’Etat être soustrait par les fonctionnaires véreux en complicité avec des opérateurs privés ? En privé, beaucoup d’informaticiens, agents de l’Etat se plaignent d’être marginalisés, peu écoutés.

On se souvient même qu’à un moment, lorsque le ministre Benjamin Amama tentait une véritable révolution au Minfopra, il était question de les admettre à l’Enam. Mais les lobbies des administrateurs civils s’y sont énergiquement opposés, bloquant la machine. A dessein. Tout comme ils continuent à le faire aujourd’hui encore en empêchant le ministre des Finances, Alamine Ousmane Mey, de poursuivre les reformes rendues nécessaires des finances publiques.

Il reste à espérer que le vaste mouvement survenu samedi dernier avec la nomination des contrôleurs financiers auprès des ministères et des régions est le début d’une reprise en main du grand argentier sur les réseaux qui ont fait leur lit au Minfi dont le plus dangereux serait le ministre Pierre Titti. Tout comme il est urgent que la Conac s’intéresse à ce département ministériel par lequel passe le développement du Cameroun. A moins que notre cher Révérend Pasteur Dieudonné Massi Gams, président de la Conac, ait peur de s’attaquer à ce chantier par peur de voir la subvention de la Conac bloquée ou qu’elle soit elle-même contrôlée ? En tout cas, tout porte à croire que la lutte contre la corruption et l’enrichissement illicite a encore de beaux jours devant elle.

© La Nouvelle : Charles Nwé


21/05/2013
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