Pr Shanda Tonme (sur les otages francais): «La France a bel et bien payé une forte rançon dans cette affaire»

Douala, 22 avril 2013
© Alain NJIPOU | Le Messager

Universitaire chevronné, cet expert des questions de relations internationales analyse les contours de la libération de la famille Moulin Fournier et lève un coin de voile sur d’éventuelles menaces qui pèsent sur le Cameroun.

Que vous inspire la libération des sept otages français intervenus récemment et dans lequel le Cameroun se retrouve au premier plan ?

Personnellement je suis très satisfait, je dirai même soulagé, d’abord parce que le drame de ces étrangers, de cette famille s’est noué chez nous, et ensuite parce en tant qu’être humain et chrétien, il me semble que personne de sensé, d’humain et surtout de consciencieux, ne saurait réagir autrement que par un élan de cœur positif.


Quel a été le rôle joué par le Cameroun dans l’affaire depuis le début ?

Sous toutes réserves, je crois savoir que le gouvernement camerounais a fait de son mieux voire au-delà. Vous savez déjà que la position de notre pays était déjà suffisamment délicate compte tenu de ce que, cet acte terroriste opéré avec une facilité déconcertante sur notre territoire, démontre des défaillances inacceptables dans la protection des personnes et des biens, et pire, dans le contrôle de nos frontières. Bien plus grave encore, le fait que ces terroristes aient frappé juste après le retour du chef de l’Etat d’une visite très médiatisée en France pour convaincre les investisseurs, est apparu comme une provocation calculée, sinon la malchance comme dit le peuple de la rue.


Vous semblez très optimiste sur le rôle du Cameroun, c’est comme si la France s’est croisée les bras pour laisser le gouvernement face à ses responsabilités ?

Ah non, pas cela. Vous ne me comprenez pas bien. Je m’en suis tenu à l’attitude, à la coopération et à ce que je soupçonne être l’engagement et la détermination du Cameroun. Vous savez, un adage dit toujours qu’à quelque chose malheur est bon. Avant cette prise d’otages, le régime de Yaoundé figurait sur le catalogue des non-fréquentables pour cause de déficit de bonne gouvernance, de manquement aux grands principes démocratiques, de longévité préjudiciable au pouvoir. Mais voici que Paris a été obligé de causer et de causer franchement, de parler bien avec Paul Biya et son gouvernement. Après tout, et pour autant que le sort des otages devenait un enjeu de politique interne en France et un enjeu de planification géostratégique internationale dans la guerre totale menée contre les terroristes, il a fallu laisser de côté un instant les grands principes.


Alors quel a été le rôle de la France selon vous ?

Je vous invite à vous référer fortement à l’entretien que j’ai eu avec vous au lendemain de cette prise d’otages. Il me souvient que j’avais déjà livré quelques grandes lignes des enjeux et des perspectives. Je vous invite ensuite, à poser un regard plus intelligent sur la visite éclaire faite il y a environ un mois par Laurent Fabius, le ministre des Affaires étrangères français à Yaoundé et à Abuja. Je vous demande enfin, de ne pas oublier, que toute ce qui touche la lutte, je dirai la guerre contre le terrorisme international, est solidement supervisé, financé et encouragé par Washington. En réalité, et au risque de vous choquer, notre rôle s’est finalement limité à recevoir des injonctions sur la conduite à tenir dans cette affaire. Nous avons été pratiquement des acteurs plus que passifs, téléguidés comme des robots par les vrais patrons. Fabius était en visite pour donner des ordres, diligenter des instructions.


Pouvez-vous être plus précis ?

Vous voulez décidément m’amener à livrer des informations qui relèvent d’un point de vue politique et diplomatique, de véritables secrets d’Etat. Dans tous les cas, ne détenant aucune charge publique, et m’exprimant ici dans mes qualités d’analyste politique et d’universitaire des questions internationales, je peux vous dire que l’on s’est un peu moqué de l’opinion. Contrairement aux déclarations largement médiatisées de François Hollande qui faisait savoir que la France ne négociera jamais avec les terroristes ni ne versera de rançon, la France a bel et bien payé une forte rançon dans cette affaire.


Comment expliquez-vous donc que les otages aient plutôt été remis au Cameroun ?

Je plains les naïfs dont on voile les yeux avec les discours et les effets d’annonce. Vu tous les angles et analysé dans tous ses aspects et conséquences, le jeu des acteurs français et africains aura été une des plus admirables démonstrations à la fois de coopération, de conspiration, et de gains diplomatiques mutuels. Chacun s’en tire à bon compte, c'est-à-dire Boko Haram, la France, le Nigeria, et le Cameroun. La nébuleuse terroriste que je continue de soutenir qu’il s’agit d’un groupe de bandits sans idéologie en quête d’argent et d’audience, a reçu beaucoup d’argent, un trésor de guerre et gagné le statut d’interlocuteur. François Hollande qui est dans la pire des postures en France avec l’affaire de son ministre du budget menteur et qui est au plus bas des sondages, a trouvé une branche d’arbre salutaire pour à laquelle s’accrocher pour quelque temps et détourner l’opinion. Le régime de Yaoundé ne manque pas de sauter lui aussi sur une occasion aussi belle, pour bomber le torse, taire un peu les critiques sur son évolution politique qui demeure une préoccupation grave pour les partenaires internationaux. Le régime d’Abuja, lui aussi chancelant et confronté à un désordre permanent, saisit la balle au bond pour impliquer en fait, les grandes puissances, surtout la France qui est le premier partenaire commercial du pays, dans la recherche de solution à ses déboires internes. C’est une foire de larrons sous le regard satisfait de Washington, et l’ignorance totale des populations.

Je tiens d’ailleurs à vous dire qu’il n’y a rien de gênant, de surprenant, de troublant ou de moralement choquant à cela. Savez-vous que les Etats-Unis ont ouverts des négociations avec les terroristes Talibans d’Afghanistan depuis au moins deux ans, et que lesdites négociations sont actuellement dans une phase avancée ? Avec les Etats, tout est possible. C’est Ronald Reagan qui avait dit : « never say never, traduction, ne jamais dire jamais ». François Hollande n’a même pas convaincu une fourmi avec ses proclamations maintenant démenties et rattrapées par la réalité des tractations secrètes qui ont abouti à la libération des sept membres de la famille Moulin.


Si vous soutenez qu’une rançon a bel et bien été payée, cela doit représenter combien selon vous ?

Je vous rappelle que ce sont les citoyens qui sont pauvres, les Etats ne sont jamais pauvres. Je dirai même que les politiques au pouvoir ne manquent jamais de moyens et d’astuces budgétaires pour financer des opérations qui sont déterminantes pour leur survie, leur popularité, leur influence, leur prééminence, leur renaissance. Il faut aller chercher entre trois et dix millions d’euros dans ce genre d’opération, en cash et en mélange de devises fortes. Et puis, dans le cas d’espèce, il y avait un financier tout disposé et tout indiqué, le groupe Gdf-Suez (un des tous premiers groupes industriels européens) qui est l’employeur de monsieur Moulin. C’est probablement l’entreprise qui a déboursé la rançon à travers le gouvernement français. Sachez enfin que tous les gouvernements du monde ont des fonds pour des opérations clandestines d’urgence.

Permettez-moi d’ailleurs de revenir sur votre précédente question pour vous dire que dans les relations internationales, tout le monde négocie avec tout le monde, soit directement soit indirectement. La négociation constitue l’essence première des relations internationales. Dans les pires moments de la guerre froide, Moscou et Washington étaient encore plus engagés dans des négociations qu’aujourd’hui. Israël a beau détesté le Hamas et le Hamas a beau dénoncé le sionisme, les deux négocient régulièrement à travers la pratique des bons offices qui consistent pour les deux parties en conflit à s’en remettre à un intermédiaire, un arbitre discret, ne serait-ce que pour un accord partiel sur le minimum. C’est ainsi que le jeune soldat israélien a été libéré il y a quelques temps contre la libération de prisonniers palestiniens. C’est exactement la même approche qui a conduit récemment le secrétaire d’Etat américain John Kerry en Chine pour trouver un arrangement minimum avec la Corée du nord en usant des bons offices des dirigeants chinois.

La plupart des Etats ont d’ailleurs des diplomates chevronnés spécialement préparés et affectés à ce genre de missions de bons offices. Ce sont généralement de brillants cerveaux, cumulant compétences, ruse, sens de discernement et capacités exceptionnelles de persuasions, d’adaptation et de discrétion. Chez nous, on n’y comprend pas encore quelque chose. La diplomatie demeure une affaire de fils à papa, de relations familiales, de favoritisme et d’ethnicité. On prend n’importe qui et n’importe quoi pour exposer au monde comme représentant du pays ou pour gérer des dossiers sensibles dans les structures centrales des affaires étrangères. L’Afrique en souffre terriblement. Les compétences ne manquent pourtant pas.


Le Cameroun est-il à l’abri d’une autre prise d’otage ?

Personne n’est en réalité à l’abri des actes terroristes. J’espère que vous suivez l’actualité pour comprendre tout ce qui arrive aux Etats-Unis ces derniers temps. Il y a et il y aura toujours des mécontents, des revanchards, des bandits ou de vrais révolutionnaires agissant en solitaire ou en groupe organisé contre les systèmes de gouvernance. La violence comme expression brutale des opinions est devenue généralisée et institutionnalisée. C’est pour cela que de nombreuses études sont maintenant consacrées sur les guerres asymétriques où les acteurs ne s’opposent pas directement, ouvertement, frontalement et conventionnellement.

Maintenant, si vous portez votre attention spécifiquement en tant que Camerounais, je peux vous comprendre, pour au moins deux raisons : la première c’est l’absence de coordination entre les différentes forces de sécurité ; la deuxième c’est le sous-équipement inquiétant, chronique et déplorable de nos différentes unités. Si je ne prends que le cas de la gendarmerie, je peux vous affirmer que les quelque 250 brigades de gendarmerie que comptent le pays, ne disposent pas de moyens logistiques adéquates. Pas de véhicules, pas de structures de travail appropriées, bref, un vrai désert, alors même que chaque année, des dizaines de milliards sont affectés au budget du ministère de la Défense. J’espère qu’un jour nous saurons à quoi sert tout cet argent année après année. J’ai laissé de côté volontairement le paquetage des hommes de troupes, pour éviter d’entrer dans une leçon d’école de guerre. Comprenez simplement que le paquetage c’est tout ce qui fait finalement le militaire prêt au combat, tout son équipement personnel impliquant une couchette et même des ustensiles pour se nourrir indépendamment de toute assistance dans n’importe quelle situation. Sur ce plan, l’état des lieux est terrible, misérable, honteux. J’ai eu l’occasion de rencontrer des diplomates qui ont été en contact avec nos soldats envoyés à Bangui et je préfère me taire sur leur préparation, par soucis de réserve patriotique sur la dignité, l’image et l’honneur tant de nos forces de défense que pour notre pays globalement.

Entretien avec Alain NJIPOU



22/04/2013
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